Le fait de croire à des périodes historiques nettement définies, caractérisées, et donc à des ruptures dans le cours des temps entraîne inévitablement à porter un regard particulier sur les époques limites, époques pourtant déterminées avec la part d’arbitraire que l’on sait. La tentation devient forte de considérer les années situées entre Antiquité et Moyen Âge, puis entre ce Moyen Âge et les Temps modernes comme des temps « de transition ». Cette idée, aussi spécieuse que celle qui préside à la périodisation, impose à la recherche et à l’enseignement certaines optiques dont on ne se défait pas aisément.

En premier lieu, ces découpures arbitraires, artificielles et combien tyranniques nous ont créé, pendant longtemps, un fort déséquilibre dans les études, une véritable cassure dans le discours scientifique. Il ne fait aucun doute que ces temps intermédiaires, qui, croyait-on, ne pouvaient offrir qu’images incertaines, sans valeur démonstrative, ont été volontiers négligés. Les lectures et les investigations se sont plutôt portées sur les siècles « classiques » de l’Empire romain que sur ses derniers moments. D’autre part, les règnes de Charles VII et de Louis XI, en France, retenaient certes l’attention pour quelques aspects, pour la personnalité des souverains dont chaque livre offrait des images aux traits incisifs […].

Par ailleurs, et d’une façon sans doute lourde de conséquences, cette exploitation du concept de périodisation finit par fausser l’interprétation des faits et même par dicter des hypothèses de travail que tout auteur se voit invité à vérifier. Il semble évident que le temps qui marque le passage d’une période à une autre ne peut être que « de transition ». Il ne s’agit pas seulement de mots et de petits ridicules mais d’orientation et de recherche, voire d’interprétation des résultats. Les hypothèses de travail pèsent toujours très lourd et trop nombreux sont ceux qui s’appliquent avant tout à illustrer l’idée qui prime plutôt qu’à poursuivre une investigation hors de tout préalable. […]

Jacques Heers, Le Moyen Age, une imposture, París, Perrin, 1992, págs. 38 y 39.